Afin de répondre à la mobilisation des salariés dans les magasins, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a invité les acteurs de la grande distribution à verser une prime de 1000 € à ceux qui « ont le courage de se rendre sur leur lieu de travail ». Si toutes les enseignes ont essayé de répondre présent à cette invitation, la réalité sur le terrain en est tout autre.

Auchan a été le premier groupe de la grande distribution à annoncer le versement de cette prime de 1000 €. Ainsi, les 65 000 collaborateurs « des magasins, entrepôts, drives, services de livraison à domicile et site de e-commerce » recevront cette prime forfaitaire de 1000€. Un investissement de taille de l’ordre de 65 millions d’euros pour le groupe.

Cette prime exceptionnelle, défiscalisée et désocialisée, intervient pour récompenser les salariés dans les magasins « reconnaître la qualité de leur mobilisation et leur engagement exceptionnel au service des clients » pour reprendre les propos du communiqué de l’enseigne.

Puis, d’autres enseignes ont annoncé le versement de cette prime de 1000 € à leurs salariés : Carrefour, Système U, Intermarché, Cora, Lidl, Picard, Castorama et d’autres encore ont suivi le mouvement afin de continuer à mobiliser et concerner les professionnels présents sur le terrain. Ces annonces visent à conserver la motivation des professionnels par crainte d’une pénurie des effectifs et par crainte que les salariés désertent les supermarchés et dans les entrepôts.

Derrière les annonces, des négociations avec des partenaires sociaux sont encore en cours afin de fixer les modalités de ce versement exceptionnel. Car, si dans les faits les annonces ont de quoi ravir les professionnels du secteur, cette idée divise aussi bien le syndicat que le patronat, et la réalité sur le terrain on est tout autre. Sans en connaître le chiffre ni donner d’estimation, il apparaît très clairement que l’ensemble des salariés de secteur ne toucheront jamais cette prime de 1000 euros.

Hier, Emmanuel Macron a tenu à rappeler avec insistance cette invitation aux employeurs de verser une prime à « ceux qui s’occupent des récoltes, transforment les produits alimentaires, qui sont aux caisses des magasins, qui gèrent les déchets, qui sont aux guichets des banques… ». 

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La différence entre enseignes indépendantes, enseignes intégrées et franchisés

Derrière les effets d’annonce, il faut bien comprendre une chose. Chaque enseigne possède une forme de commerce. Ces différences sont fondamentales et ont un impact direct sur le versement de ces primes

D’un côté, nous avons les enseignes indépendantes (Leclerc, Super U / Hyper U, Intermarché). Ces magasins sont sous la responsabilité d’un chef d’entreprise associé ou adhérent à l’entreprise. Juridiquement, ils sont indépendants. Cela signifie que chaque chef d’entreprise est libre et indépendant de ses décisions

D’un autre côté, nous avons les commerces intégrés qui constituent des réseaux montés par une enseigne (Carrefour, Auchan, Casino, Cora, etc). Ici, le siège du réseau possède les magasins et a une maitrise très étroite sur la gestion de ses magasins.

Enfin, il existe aussi les franchises. Ici, l’entreprise s’accorde avec le siège de l’enseigne pour exploiter le concept et la marque. Les franchisés sont également libres dans de nombreuses décisions.

Cela signifie une chose essentielle : pour les magasins franchisés et indépendants, la décision de verser une prime dépend directement du chef d’entreprise sur le terrain, et donc pas de l’enseigne.

Des primes annoncées oui, mais ce sera au bon vouloir des patrons

Alors forcément, quand les patrons d’enseigne de la grande distribution annoncent dans les médias qu’une prime sera versée aux salariés des magasins, il faut le prendre avec des pincettes. Les salariés sur le terrain ne mâchent pas leurs mots : “Les versement de ces primes sont au bon vouloir des patrons” commente dans un premier temps cet employé.

“Les primes concernent les bases logistiques, les entrepôts et les salariés du siège. Les employés sur le terrain ne verront jamais cette prime” confirme ce manager d’un magasin.

“Notre PDG nous l’a annoncé : nous n’aurons pas de prime. Cela a provoqué une déception. Nous regrettons tous d’être solidaire pour l’entreprise” annonce ce salarié.

“Carrefour ne verse pas de prime à ses magasins franchisés, ce qui signifie qu’il y a peu de chances que nous touchons cette prime” précise ce salarié : “je travaille dans un Carrefour Market qui est passé en location franchisé. Nous ne toucherons pas cette prime à indiqué notre patron. Il juge cela inutile et sans intérêt”.

Même discours pour cette employée d’un Intermarché : « nous n’aurons pas cette prime. Notre patron nous l’a confirmé Intermarché”.

Enfin, ce gérant d’un supermarché indique de son côté avoir “18 salariés, donc 18 000€ de prime”. S’il reconnaît la mobilisation de ses équipes il ne sait pas “où trouver cette somme” : “qui me les donne ces 18 000 € ? Défiscalisation c’est bien, mais d’où je sors le capital ?” décolère-t-il.

Un autre employé chez Leclerc précise de son côté que “mon directeur de Leclerc nous a précisé que nous n’aurons rien du tout”.

Des primes de “50 euros par semaine”

La prime de 1000 euros est sans doute de trop à financer pour certaines entreprises. Elles reconnaissent toutefois l’effort réalisé par les salariés et décident d’octroyer une prime en récompense de cette solidarité. 

Sauf que ces primes sont bien en deçà de l’effort attendu par le gouvernement. “Dans notre Intermarché, l’adhérent a indiqué qu’il nous versera une prime de 100 euros brut par semaine au prorata des heures travaillées…” insiste cette employée.

“Notre prime est un bon d’achat de 200€ sur notre carte privilège du magasin” explique ce boulanger dans un supermarché Match.

“Je travaille dans un Super U. Nous notre patron a mis en place une prime de 50€ par semaine entièrement travailler jusqu’à la fin de ce confinement…” précise cette autre salariée.

Pas de primes non plus pour les contrats précaires

Pour pallier le manque d’effectifs et le pic d’activité des magasins, de nombreuses enseignes ont fait appel à des contrats d’interim. Là encore, la question se pose pour ces travailleurs précaires. “Les intérimaires ne sont pas salariés des employeurs. Ce n’est pas à moi de verser une prime à mes salariés” explique ce gérant d’une agence d’interim qui reconnaît déjà que “ces professionnels ne toucheront pas de prime”.

Chez Carrefour, “la prime de 1000 euros concerne uniquement les embauchés mais pas les intérims…” précise cet interimaire.

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Au total, derrière les effets d’annonce des patrons d’enseignes et les invitations à la verser, il n’y aura finalement pas beaucoup de salariés à recevoir cette prime de 1000 euros. Rappelons qu’en France, il y a environ 700 000 salariés en grande distribution.