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Métier

La lente mort de l’emploi en grande distribution

Dans toute stratégie d’entreprise, quand celle-ci entre dans une réflexion de réduire les coûts, alors les salariés sont les premiers en ligne de mire. Conséquence : une épée de Damoclès menace l’emploi dans le secteur de la grande distribution. Et cela fait plusieurs années que ça dure.

Le constat est clair : il y a de moins en moins de magasins physiques et plus de plateformes logistiques, ces dernières étant favorisées par le boom du e-commerce.

Conséquence directe, la grande distribution est dans une impasse dans un climat social déjà très tendu en France. Des signes annonciateurs démontrent la mort lente des métiers en grande distribution… En France en effet, selon la FEVAD, 10 000 postes de caissières ont disparu sur les 10 dernières années, soit une moyenne de 1000 emplois par an. Et selon Trendeo, le secteur avait déjà fait disparaître près de 8000 emplois entre janvier et juillet 2019, sur seulement six mois. La baisse est bien là et pour la première fois depuis 10 ans, en 2019, il y a eu plus de suppressions d’emploi que de créations.

Une chose est sûre. La grande distribution y pense secrètement mais ne l’affiche pas explicitement au risque de réveiller les foules. Pas touche à ce secteur qui emploie près de 700 000 personnes en France. Tous les secteurs sont concernés : l’alimentaire bien entendu (de la petite, moyenne aux grandes surfaces) mais aussi les magasins spécialisés fortement concurrencés par les leaders d’Internet.

La grande distribution se retrouve face à un constat d’échec menacé par les mutations actuelles : “l’arrivée du drive attire moins les clients sur la surface de vente, les caisses automatiques remplacent les caissières…” explique ici Victor, manager dans un magasin.

Les récentes décisions et initiatives de l’enseigne Casino sont le témoin de ces évolutions : ouverture des dimanches, déploiement d’hypermarché automatisé… sont autant de réponses qui montrent que les grands acteurs du secteur se doivent d’agir. Parmi les enseignes qui souffrent le plus : Carrefour, Casino, Auchan mais aussi Conforama et Castorama.

Ces décisions ne semblent toutefois pas concerner les enseignes indépendantes qui affichent des formes presque insolentes face aux enseignes intégrées. “Chez les enseignes intégrés, les frais de personnel sont trop haut” commente “Teepee” au sein d’un groupe Facebook.

Le casse-tête de la grande distribution américaine

Aux États-Unis, le secteur de la grande distribution a perdu plus de 30 000 emplois au cours de la dernière année. Et pour les magasins en difficulté, ils ferment complètement leurs portes sans passer par la case vente.

De l’autre côté de l’Atlantique, ces fermetures sont des conditions sine qua none pour permettre aux enseignes de rénover les magasins qui sont rentables, développer l’activité numérique et augmenter le salaire de ceux qui restent pour les fidéliser. Car la grande distribution a aussi des problèmes de recrutement et de marque employeur. Il leur faut combattre le vieux fantasme de croire que l’herbe est plus verte ailleurs et capitaliser sur l’existant.

Un directeur = trois employés

Aux États-Unis, Walmart teste même des magasins sans directeur pour augmenter les salaires des employés actuels et en leur confiant plus de responsabilité. Un parti prit dans un objectif de fidélisation. Un directeur en moins c’est trois employés supplémentaires pour le magasin. 

L’enseigne Lowe a également entrepris la même démarche. L’enseigne, durant sa précédente période de licenciement, a supprimé un à trois directeurs adjoints dans chaque magasin afin d’assurer le recrutement d’employés.

Les DRH américains se creusent la tête pour solutionner des équations à plusieurs vecteurs. Il s’agit de fidéliser les salariés actuels tout en leur assurant à la fois un équilibre pro/perso et réclamant des disponibilités à toute heure, matin, midi et soir, ainsi que des horaires à rallonge. Ils reconnaissent aujourd’hui le poids de l’opérationnel et leur volonté d’automatiser les tâches répétitives en magasin.

Il y a ceux qui partent mais il y a surtout ceux qui restent. 

Les turn-over en grande distribution sont monnaies courantes depuis des années. Et comme dans toute entreprise qui connaît des turn-over et des départs importants, on pense évidemment à ceux qui partent pour de nouvelles aventures… mais ils sont aussi très nombreux à rester.

Et parmi ceux qui restent, beaucoup reconnaissent que les conditions se sont déplorées. Avec les années, les exigences sont plus importantes et la polyvalence de mise. Aujourd’hui, travailler en grande distribution c’est être “au four et au moulin pour un même salaire” regrette Camille qui précise que ces conditions sont la conséquence “de collègues partis et généralement pas remplacés”. Elle ajoute également qu’il lui arrive “de faire des journées de plus de 10 heures et parfois des journées sans pause car je n’ai pas le temps d’en prendre avec tout le boulot que j’ai à effectuer pour ne pas à avoir accumulé pour le lendemain”. Un circuit à deux vitesses qui va dans le sens du magasin au détriment de celui du salarié.

Des salariés en souffrance…

Pour pallier aux nombreux manquements, les salariés doivent se montrer de plus en plus polyvalent. Il n’est pas rare de cumuler les tâches de mises en rayon, de déchargement de palettes, de rangement en réserve et de passage en caisse. Les effectifs actuels sont en flux-tendu, bousculés entre tâches opérationnelles et prises de décisions. Une situation pas tenable pour nombre d’entre eux.

Et pourtant le secteur regorge de passionnés. Beaucoup d’entre eux ont perdu le goût du commerce et la motivation nécessaire pour faire leur job dans les meilleures conditions. Ils sont nombreux à déplorer que leur travail se soit durci et que les volumes horaires sont devenus imprévisibles. “On est payé 36h45, le reste des heures c’est pour notre pomme” explique Caroline qui ajoute qu’elle “n’a pas intérêt à noter des heures en plus car cela doit être validé par la direction avant”. La sentence est irrévocable, ces conditions pèsent sur le moral des salariés : “les équipes sont exténuées, démotivées car on doit faire le boulot le plus rapidement possible et souvent pas comme il faudrait réellement le faire” assure-t-elle.

“On a noté chez nous une augmentation du taux d’absentéisme” explique aussi Gilbert, directeur d’un hypermarché tout en ajoutant que “beaucoup de ces absences se terminent par un burn-out”.

… et des magasins qui tendent la main (en vain)

À l’inverse, certains magasins affichent de bonnes performances et mieux encore, ils recrutent ! Nicolas, optimiste, nous parle de l’ouverture du drive pour son magasin : “On a recruté une vingtaine de personnes. Tout va bien pour nous”. Il remarque toutefois un frein dans son développement “on recrute encore mais nous n’avons plus aucun CV à disposition, la grande distribution n’attire plus”

C’est un autre problème de taille au sein du secteur. Et cela dure depuis des années. Le secteur peine à attirer la nouvelle génération et souffre d’un déficit de marque employeur.

Alors, quel avenir pour les salariés de la grande distribution ?

Beaucoup de salariés aiment le dynamisme qu’exige leur métier. Si leurs conditions de travail actuelles ne sont pas les plus plaisantes, beaucoup d’entre eux ne se projettent pas derrière un bureau. “J’ai songé à une reconversion” explique Mélanie, employé dans un supermarché, “cela fait 15 ans que je suis dans ce magasin et je ne me vois pas ailleurs et hors de question pour moi pour repartir à l’école”.

Toujours est-il que la grande distribution vit sa grande révolution, à tout points de vue. Le secteur doit s’adapter à un nouveau mode de consommation. Cette phase de transition passe souvent par une phase de destruction créatrice. Accepter le changement pour mieux rebondir ensuite.

Alors oui, certes, le changement est difficile à accepter mais le commerce alimentaire s’en sortira quoi qu’il advienne. Il change tout simplement et c’est peut-être ça la conclusion ultime à ces changements.

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